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12 octobre 2011 3 12 /10 /octobre /2011 16:11

MOLIÈRE 

Le Tartuffe

 

Pièce donnée par "Le Théâtre du Grimoire",

à la salle des fêtes d'Aussonne (31), le 8 décembre 2011 Images: Michel L.

 

 

 

Acte II

 

Scène I

Orgon, Mariane

Orgon
Mariane.

Mariane
Mon père.

Orgon
Approchez, j'ai de quoi
Vous parler en secret.

Mariane
Que cherchez-vous ?

Orgon. Il regarde dans un petit cabinet.
Je voi
Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre ;
Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
Et de tout temps aussi vous m'avez été chère.

Mariane
Je suis fort redevable à cet amour de père.

Orgon
C'est fort bien dit, ma fille ; et pour le mériter,
Vous devez n'avoir soin que de me contenter.

 

 

LECTURES-0014-copie.jpg


Mariane
C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute.

Orgon
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?

Mariane
Qui, moi ?

Orgon
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.

Mariane
Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.

Orgon
C'est parler sagement. Dites-moi donc, ma fille,
Qu'en toute sa personne un haut mérite brille,
Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux
De le voir par mon choix devenir votre époux.
Eh ?


(Mariane se recule avec surprise.)

Mariane
Eh ?

Orgon
Qu'est-ce ?

Mariane
Plaît-il ?

Orgon
Quoi ?

Mariane
Me suis-je méprise ?

Orgon
Comment ?

Mariane
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux
De voir par votre choix devenir mon époux ?

Orgon
Tartuffe.

Mariane
Il n'en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?

 

Orgon
Mais je veux que cela soit une vérité ;
Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté.

Mariane
Quoi ? vous voulez, mon père ? ...

Orgon
Oui, je prétends, ma fille,
Unir par votre hymen Tartuffe à ma famille.
Il sera votre époux, j'ai résolu cela ;
Et comme sur vos vœux je...

 

 

Acte II

 

Scène II

Dorine, Orgon, Mariane

Orgon
Que faites-vous là ?
La curiosité qui vous presse est bien forte,
Mamie, à nous venir écouter de la sorte.

Dorine
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part
De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard
Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle,
Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

Orgon
Quoi donc ? la chose est-elle incroyable ?

Dorine
A tel point,
Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois point.

Orgon
Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

Dorine
Oui, oui, vous nous contez une plaisante histoire.

 

LECTURES-0016-copie.jpg


Orgon
Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

Dorine
Chansons !

Orgon
Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

Dorine
Allez, ne croyez point à Monsieur votre père :
Il raille.

Orgon
Je vous dis...

Dorine
Non, vous avez beau faire,
On ne vous croira point.

Orgon
A la fin mon courroux...



Dorine
Hé bien ! on vous croit donc, et c'est tant pis pour vous.
Quoi ? se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage
Et cette large barbe au milieu du visage,
Vous soyez assez fou pour vouloir ? ...

 

Orgon
Ecoutez :
Vous avez pris céans certaines privautés
Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, mamie.

Dorine
Parlons sans nous fâcher, Monsieur, je vous supplie.
Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ?
Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot :
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense.
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
A quel sujet aller, avec tout votre bien,
Choisir un gendre gueux ? ...

Orgon
Taisez-vous. S'il n'a rien,
Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère.
Sa misère est sans doute une honnête misère ;
Au−dessus des grandeurs elle doit l'élever,
Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens :
Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme ;
Et tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme.

Dorine
Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité,

Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
Et l'humble procédé de la dévotion
Souffre mal les éclats de cette ambition.
A quoi bon cet orgueil ? ... Mais ce discours vous blesse :
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui,
D'une fille comme elle un homme comme lui ?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
Et de cette union prévoir les conséquences ?
Sachez que d'une fille on risque la vertu,
Lorsque dans son hymen son goût est combattu,
Que le dessein d'y vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne,
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
A de certains maris faits d'un certain modèle ;
Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait
Est responsable au Ciel des fautes qu'elle fait.
Songez à quels périls votre dessein vous livre.

Orgon
Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre.

Dorine
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons.

 

Orgon
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons :
Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père.
J'avois donné pour vous ma parole à Valère ;
Mais outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin,
Je le soupçonne encor d'être un peu libertin :
Je ne remarque point qu'il hante les églises.

Dorine
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises,
Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ?

Orgon
Je ne demande pas votre avis là−dessus.
Enfin avec le Ciel l'autre est le mieux du monde,
Et c'est une richesse à nulle autre seconde.
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ;
A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez,
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.

Dorine
Elle ? elle n'en fera qu'un sot, je vous assure.

Orgon
Ouais ! quels discours !

 

Dorine
Je dis qu'il en a l'encolure,
Et que son ascendant, Monsieur, l'emportera
Sur toute la vertu que votre fille aura.

Orgon
Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire,
Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire.

Dorine
Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.
(Elle l'interrompt toujours au moment qu'il se retourne pour parler à sa fille.)

Orgon
C'est prendre trop de soin : taisez-vous, s'il vous plaît.

Dorine
Si l'on ne vous aimoit...

Orgon
Je ne veux pas qu'on m'aime.

Dorine
Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous-même.

Orgon
Ah !

 

Dorine
Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.

Orgon
Vous ne vous tairez point ?

Dorine
C'est une conscience
Que de vous laisser faire une telle alliance.

Orgon
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés... ?

Dorine
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?

Orgon
Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises,
Et tout résolument je veux que tu te taises.

Dorine
Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins.

Orgon
Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
(Se retournant vers sa fille.)
A ne m'en point parler, ou... : suffit. Comme sage,
J'ai pesé mûrement toutes choses.

 

Dorine
J'enrage
De ne pouvoir parler.
(Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.)

Orgon
Sans être damoiseau,
Tartuffe est fait de sorte...

Dorine
Oui, c'est un beau museau.

Orgon
Que quand tu n'aurois même aucune sympathie
Pour tous les autres dons...
(Il se retourne devant elle, et la regarde les bras croisés.)

Dorine
La voilà bien lotie !
Si j'étois en sa place, un homme assurément
Ne m'épouseroit pas de force impunément ;
Et je lui ferois voir bientôt après la fête
Qu'une femme a toujours une vengeance prête.

Orgon
Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?

Dorine
De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.

 

Orgon
Qu'est-ce que tu fais donc ?

Dorine
Je me parle à moi-même.

Orgon
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
Il faut que je lui donne un revers de ma main.
(Il se met en posture de lui donner un soufflet ; et Dorine, à chaque coup d'oeil qu'il jette, se tient droite sans
parler.)
Ma fille, vous devez approuver mon dessein...
Croire que le mari... que j'ai su vous élire...
Que ne te parles-tu ?

Dorine
Je n'ai rien à me dire.

Orgon
Encore un petit mot.

Dorine
Il ne me plaît pas, moi.

Orgon
Certes, je t'y guettois.

 

Dorine
Quelque sotte, ma foi !

Orgon
Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance,
Et montrer pour mon choix entière déférence.

Dorine, en s'enfuyant
Je me moquerois fort de prendre un tel époux.
(Il lui veut donner un soufflet et la manque.)

Orgon
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
Avec qui sans péché je ne saurois plus vivre.
Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre :
Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu,
Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu.

 

 

Acte II

 

Scène III

Dorine, Mariane

Dorine
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole,
Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle ?
Souffrir qu'on vous propose un projet insensé,
Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé !

Mariane
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?

Dorine
Ce qu'il faut pour parer une telle menace.

Mariane
Quoi ?

Dorine
Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui,
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui,
Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire,
C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
Et que si son Tartuffe est pour lui si charmant,
Il le peut épouser sans nul empêchement.


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Mariane
Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire,

Que je n'ai jamais eu la force de rien dire.

Dorine
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas ;
L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas ?

Mariane
Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande,
Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
T'ai-je pas là−dessus ouvert cent fois mon cœur,
Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ?

Dorine
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ?

Mariane
Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter,
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.

Dorine
Enfin, vous l'aimez donc ?

Mariane
Oui, d'une ardeur extrême.

Dorine
Et selon l'apparence il vous aime de même ?

 

Mariane
Je le crois.

Dorine
Et tous deux brûlez également
De vous voir mariés ensemble ?

Mariane
Assurément.

Dorine
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?

Mariane
De me donner la mort si l'on me violente.

Dorine
Fort bien : c'est un recours où je ne songeois pas ;
Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras ;
Le remède sans doute est merveilleux. J'enrage
Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage.

Mariane
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.

Dorine
Je ne compatis point à qui dit des sornettes
Et dans l'occasion mollit comme vous faites.

 

Mariane
Mais que veux-tu ? si j'ai de la timidité.

Dorine
Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté.

Mariane
Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ?

Dorine
Mais quoi ? si votre père est un bourru fieffé,
Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé
Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée,
La faute à votre amant doit-elle être imputée ?

Mariane
Mais par un haut refus et d'éclatants mépris
Ferai-je dans mon choix voir un cœur trop épris ?
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés... ?

Dorine
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
Etre à Monsieur Tartuffe ; et j'aurois, quand j'y pense,
Tort de vous détourner d'une telle alliance.
Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux ?

Le parti de soi-même est fort avantageux.
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est-ce rien qu'on propose ?
Certes Monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
N'est pas un homme, non, qui se mouche du pié,
Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié.
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri :
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.

Mariane
Mon Dieu ! ...

Dorine
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme !

Mariane
Ha ! cesse, je te prie, un semblable discours,
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours,
C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.

Dorine
Non, il faut qu'une fille obéisse à son père,
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
Vous irez par le coche en sa petite ville,
Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile,

Et vous vous plairez fort à les entretenir.
D'abord chez le beau monde on vous fera venir ;
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
Madame la baillive et Madame l'élue,
Qui d'un siège pliant vous feront honorer.
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
Le bal et la grand'bande, à savoir, deux musettes,
Et parfois Fagotin et les marionnettes,
Si pourtant votre époux...

Mariane
Ah ! tu me fais mourir.
De tes conseils plutôt songe à me secourir.


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Dorine
Je suis votre servante.

Mariane
Eh ! Dorine, de grâce...

Dorine
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.

Mariane
Ma pauvre fille !

Dorine
Non.

 

Mariane
Si mes vœux déclarés...

Dorine
Point : Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.

Mariane
Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée :
Fais-moi...

Dorine
Non, vous serez, ma foi ! tartuffiée.

Mariane
Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir,
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide,
Et je sais de mes maux l'infaillible remède.
(Elle veut s'en aller.)

Dorine
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.

Mariane
Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre,
Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire.

 

Dorine
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
Empêcher... Mais voici Valère, votre amant.

 

 

Acte II

 

Scène IV

Valère, Mariane, Dorine

Valère
On vient de débiter, Madame, une nouvelle
Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.

Mariane
Quoi ?

Valère
Que vous épousez Tartuffe.

Mariane
Il est certain
Que mon père s'est mis en tête ce dessein.

Valère
Votre père, Madame...

Mariane
A changé de visée :
La chose vient par lui de m'être proposée.

Valère
Quoi ? sérieusement ?

 

Mariane
Oui, sérieusement.
Il s'est pour cet hymen déclaré hautement.

Valère
Et quel est le dessein où votre âme s'arrête.
Madame ?

Mariane
Je ne sais.

Valère
La réponse est honnête.
Vous ne savez ?

Mariane
Non.

Valère
Non ?

Mariane
Que me conseillez-vous ?

Valère
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

Mariane
Vous me le conseillez ?

 

Valère
Oui.

Mariane
Tout de bon ?

Valère
Sans doute :
Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute.

Mariane
Hé bien ! c'est un conseil, Monsieur, que je reçois.

Valère
Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois.

Mariane
Pas plus qu'à le donner en a souffert votre âme.

Valère
Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame.

Mariane
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

Dorine
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.

 

Valère
C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie
Quand vous...

Mariane
Ne parlons point de cela, je vous prie.
Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter
Celui que pour époux on me veut présenter :
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire.

Valère
Ne vous excusez point sur mes intentions.
Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole
Pour vous autoriser à manquer de parole.

Mariane
Il est vrai, c'est bien dit.

Valère
Sans doute ; et votre coeur
N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur.

Mariane
Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée.

Valère
Oui, oui, permis à moi ; mais mon âme offensée

Vous préviendra peut−être en un pareil dessein ;
Et je sais où porter et mes vœux et ma main.

Mariane
Ah ! je n'en doute point ; et les ardeurs qu'excite
Le mérite...

Valère
Mon Dieu, laissons là le mérite :
J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi.
Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi,
Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte,
Consentira sans honte à réparer ma perte.

Mariane
La perte n'est pas grande ; et de ce changement
Vous vous consolerez assez facilement.

Valère
J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins :
Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins ;
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
De montrer de l'amour pour qui nous abandonne.

Mariane
Ce sentiment, sans doute, est noble et relevé.

 

Valère
Fort bien ; et d'un chacun il doit être approuvé.
Hé quoi ? vous voudriez qu'à jamais dans mon âme
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras,
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?

Mariane
Au contraire : pour moi, c'est ce que je souhaite ;
Et je voudrois déjà que la chose fût faite.

Valère
Vous le voudriez ?

Mariane
Oui.

Valère
C'est assez m'insulter,
Madame ; et de ce pas je vais vous contenter.
(Il fait un pas pour s'en aller et revient toujours.)

Mariane
Fort bien.

 



Valère
Souvenez-vous au moins que c'est vous−même
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.

 

Mariane
Oui.

Valère
Et que le dessein que mon âme conçoit
N'est rien qu'à votre exemple.

Mariane
A mon exemple, soit.

Valère
Suffit : vous allez être à point nommé servie.

Mariane
Tant mieux.

Valère
Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.

Mariane
A la bonne heure.

Valère
Euh ?
(Il s'en va, et, lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.)

Mariane
Quoi ?

 

Valère
Ne m'appelez-vous pas ?

Mariane
Moi ? Vous rêvez.

Valère
Hé bien ! je poursuis donc mes pas.
Adieu, Madame.

Mariane
Adieu, Monsieur.

Dorine
Pour moi, je pense
Que vous perdez l'esprit par cette extravagance :
Et je vous ai laissé tout du long quereller,
Pour voir où tout cela pourroit enfin aller.
Holà ! seigneur Valère.
(Elle va l'arrêter par le bras, et lui fait mine de grande résistance.)

Valère
Hé ! que veux-tu, Dorine ?

Dorine
Venez ici.

 

Valère
Non, non, le dépit me domine.
Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu.


Dorine
Arrêtez.

Valère
Non, vois-tu ? c'est un point résolu.

Dorine
Ah !

Mariane
Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
Dorine. Elle quitte Valère et court à Mariane.
A l'autre. Où courez-vous ?

Mariane
Laisse.

Dorine
Il faut revenir.

Mariane
Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.

 

Valère
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice,
Et sans doute il vaut mieux que je l'en affranchisse.


Dorine. Elle quitte Mariane et court à Valère.
Encor ? Diantre soit fait de vous si je le veux !
Cessez ce badinage, et venez çà tous deux.
(Elle les tire l'un et l'autre.)



Valère
Mais quel est ton dessein ?

Mariane
Qu'est-ce que tu veux faire ?

Dorine
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire.
Etes-vous fou d'avoir un pareil démêlé ?

Valère
N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé ?

Dorine
Etes-vous folle, vous, de vous être emportée ?



Mariane
N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ?

Dorine
Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin

Que de se conserver à vous, j'en suis témoin.
Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie
Que d'être votre époux ; j'en réponds sur ma vie.

Mariane
Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?

Valère
Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ?

Dorine
Vous êtes fous tous deux. Cà, la main l'un et l'autre.
Allons, vous.

Valère, en donnant sa main à Dorine.
A quoi bon ma main ?

Dorine
Ah ! Cà la vôtre.


Mariane, en donnant aussi sa main.
De quoi sert tout cela ?

Dorine
Mon Dieu ! vite, avancez.
Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

Valère
Mais ne faites donc point les choses avec peine,
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.

(Mariane tourne l'œil sur Valère et fait un petit souris.)

Dorine
A vous dire le vrai, les amants sont bien fous !

Valère
Ho çà n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
Et pour n'en point mentir, n'êtes vous pas méchante
De vous plaire à me dire une chose affligeante ?

Mariane
Mais vous, n'êtes-vous pas l'homme le plus ingrat... ?

Dorine
Pour une autre saison laissons tout ce débat,
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.


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Mariane
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

Dorine
Nous en ferons agir de toutes les façons.
Votre père se moque, et ce sont des chansons ;
Mais pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance
D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence,
Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé
De tirer en longueur cet hymen proposé.
En attrapant du temps, à tout on remédie.
Tantôt vous payerez de quelque maladie,

Qui viendra tout à coup et voudra des délais ;
Tantôt vous payerez de présages mauvais :
Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse,
Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse.
Enfin le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui
On ne vous peut lier, que vous ne disiez "oui".
Mais pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
(A Valère.)
Sortez, et sans tarder employez vos amis,
Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis.
Nous allons réveiller les efforts de son frère,
Et dans notre parti jeter la belle−mère.
Adieu.

Valère, à Mariane.
Quelques efforts que nous préparions tous,
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.

Mariane, à Valère.
Je ne vous réponds pas des volontés d'un père ;
Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère.


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Valère
Que vous me comblez d'aise ! Et quoi que puisse oser...

Dorine
Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.

Sortez, vous dis-je.

Valère. Il fait un pas et revient.
Enfin...

Dorine
Quel caquet est le vôtre !
Tirez de cette part ; et vous, tirez de l'autre.
(Les poussant chacun par l'épaule.)

 

 

FIN DE L’ACTE 2

 

Source texte : In Libro Veritas :

http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre357.html#page_152

 

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